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Le Maroc gagnerait à avoir des députés juifs

  • Photo du rédacteur: Amine Drissi Boutaybi
    Amine Drissi Boutaybi
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Un responsable algérien a récemment déclaré que son pays et le Maroc n’étaient pas frères. Sur ce point précis, il a raison, mais pas pour les raisons qu’il croit. Et cette vérité mène à une idée que le Maroc devrait prendre au sérieux : la place de ses Juifs dans sa vie politique.


André Azoulay


Un algérien a affirmé dans une vidéo devenue virale récemment que l’Algérie et le Maroc n’étaient pas des pays frères. La formule se voulait blessante. Je vais faire une chose que l’on n’attend pas : lui donner raison. Non, nous ne sommes pas frères. Mais là où il voyait une insulte, je vois une simple lucidité, et surtout l’occasion de dire ce que le Maroc est, et ce qu’il pourrait devenir plus pleinement encore.


Nous ne sommes pas frères, d’abord, parce qu’on ne fraternise pas avec qui finance et arme le Polisario pour amputer votre territoire. La fraternité ne se décrète pas quand l’un des deux passe des décennies à chercher la division de l’autre. Sur ce terrain, il n’y a pas de malentendu à lever, il y a une réalité à nommer.


Mais la différence la plus profonde n’est pas là. Elle est dans la nature même des deux nations. Le Maroc est un État millénaire, une monarchie dont la continuité traverse les dynasties depuis plus de mille ans, un pays qui sait d’où il vient parce qu’il n’a jamais cessé d’être lui-même. En face, une construction récente, encore en quête de ses fondations, encore occupée à définir ce qu’elle est. On ne compare pas un arbre à une graine. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une différence d’âge et de nature.


Et il y a une dernière raison, celle qui me tient le plus à cœur. Nous ne sommes pas frères parce que nous n’avons pas le même rapport à notre propre diversité. Le Maroc assume une part de lui-même que d’autres préfèrent nier : sa composante juive. Notre Constitution de 2011 le dit noir sur blanc, l’affluent hébraïque est partie intégrante de l’identité nationale marocaine. En 2022, un décret royal a réorganisé en profondeur les institutions de la communauté juive du royaume. Le Maroc ne tolère pas ses Juifs, il les revendique comme siens. C’est une fierté, pas une concession.


Et pourtant, c’est ici que je veux être honnête, parce que la fierté sans lucidité n’est que de la vanité. Cette reconnaissance, aujourd’hui, est plus présente dans les textes que dans les visages du pouvoir. En dehors d’André Azoulay, conseiller du Roi et figure admirable, on ne trouve plus aujourd’hui de ministre, de grand élu ou de haut commis de l’État issu de la communauté juive marocaine. La raison est connue et compréhensible : ils ne sont plus que trois mille à vivre au royaume, et les plus jeunes partent souvent étudier et vivre ailleurs. Le vivier s’est réduit.


Mais une petite communauté n’est pas une communauté sans voix. Et c’est là ma conviction : le Maroc gagnerait à avoir des députés juifs. Pas par charité, pas pour cocher une case, pas pour faire joli devant les caméras étrangères. Pour une raison bien plus simple et bien plus belle : parce qu’une part de l’identité nationale mérite d’être incarnée là où se décide l’avenir du pays, et pas seulement célébrée dans les musées et les cérémonies.


Un député juif marocain ne représenterait pas seulement trois mille personnes. Il représenterait deux mille ans d’histoire commune. Il représenterait le million de Marocains de confession juive qui vivent aujourd’hui en Israël et ailleurs, et qui gardent le royaume au cœur. Il représenterait ce que le Maroc dit au monde depuis toujours : qu’on peut être pleinement marocain et pleinement juif, sans que l’un retire quoi que ce soit à l’autre. Il donnerait un corps, une voix et un siège à un principe que la Constitution a déjà gravé dans le marbre.


Et il y a une raison plus stratégique encore, que l’histoire a démontrée mille fois. Les Juifs marocains ont toujours été les grands connecteurs du royaume. Sous les sultans, ils furent négociateurs, ambassadeurs, trésoriers, interprètes, parce qu’ils parlaient l’arabe, l’hébreu, l’espagnol, le français, et qu’ils tissaient des réseaux familiaux et marchands sur les deux rives de la Méditerranée. Là où d’autres voyaient des frontières, eux voyaient des ponts. Aujourd’hui, alors que le Maroc bâtit un corridor stratégique avec Israël et rayonne de l’Afrique à l’Amérique, cette compétence n’est pas un souvenir, c’est un atout d’avenir. Un élu juif marocain, ce n’est pas seulement une part d’identité incarnée. C’est un connecteur, un traducteur entre les mondes, exactement ce dont une diplomatie ambitieuse a besoin.

Il y a une cohérence à aller au bout de ce que l’on affirme. Le Maroc a fait le plus difficile : il a inscrit sa diversité dans sa loi fondamentale, restauré ses synagogues, rouvert ses cimetières, réhabilité ses mellahs. La prochaine étape est naturelle. Faire passer l’affluent hébraïque du statut de mémoire honorée à celui de présence vivante dans la représentation nationale.

C’est cela, au fond, la vraie réponse à ceux qui nous cherchent la fraternité qu’ils n’ont pas su bâtir chez eux. Nous n’avons pas besoin de nier une part de nous-mêmes pour nous sentir forts. Nous nous sentons forts, précisément, parce que nous ne renions personne. Un Maroc qui compterait des élus juifs ne serait pas un Maroc affaibli ou dénaturé. Ce serait un Maroc enfin tout entier fidèle à lui-même.


Et c’est peut-être là la différence qui résume toutes les autres. Certains construisent leur unité en désignant ceux qu’ils excluent. Le Maroc, lui, construit la sienne en n’oubliant aucun des siens.


Vous voulez aller plus loin ? Chaque vendredi, j’écris une lettre que je ne publie nulle part ailleurs, elle se reçoit en s’inscrivant juste en dessous. Mes livres se lisent, mes conférences se vivent, mes partenariats se construisent. Tout commence ici : pinktarbouche.com.

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