La langue de votre grand-mère mourra avec vos enfants, sauf si vous faites une chose
- Amine Drissi Boutaybi

- il y a 3 jours
- 3 min de lecture
La darija des Juifs marocains s’éteint en trois générations, en Israël comme en France. Derrière cette érosion silencieuse, c’est une façon d’aimer, de prier et de rire qui disparaît. Voici comment cela se passe, et ce que chaque famille peut encore sauver.

Faites ce test ce soir. Appelez votre grand-mère. Ne l’écoutez pas pour ce qu’elle dit, écoutez la langue dans laquelle elle le dit. La langue dans laquelle elle s’énerve, celle dans laquelle elle prie, celle dans laquelle elle rit. Si votre famille vient du Maroc, il y a de fortes chances que cette langue soit la darija. Et il y a de fortes chances que vos enfants ne la comprennent jamais.
Les linguistes qui étudient les diasporas connaissent la règle, et elle est implacable : une langue d’exil meurt en trois générations. La darija des Juifs marocains suit ce chemin avec une précision douloureuse.
La première génération, celle qui a quitté Casablanca, Fès, Essaouira ou Tanger, la parle couramment. C’est sa langue intérieure, celle des émotions et des colères, celle du téléphone avec les amis restés au pays, celle des moments où le cœur déborde et où l’hébreu ou le français ne suffisent plus.
La deuxième génération, née à Ashdod, à Paris ou à Montréal, la comprend parfaitement mais la parle mal. Elle répond en hébreu à une question posée en darija. Elle mélange les deux dans un créole familier qu’elle ne sort qu’en famille, comme un vêtement d’intérieur.
La troisième génération, elle, n’en garde que des éclats. Quelques expressions colorées. Deux ou trois proverbes transmis comme des bijoux dont on a perdu l’écrin. Et ces mots tendres, ou ces insultes affectueuses, qu’une grand-mère lui lançait dans la cuisine et dont elle ne connaîtra jamais l’orthographe.
Ce déclin n’est pas une abstraction. En Israël, où vit la plus grande communauté d’origine marocaine au monde, il a existé une radio émettant en darija, témoignage de l’importance qu’avait cette langue dans la vie de la communauté. Aujourd’hui, des cours de darija, des émissions culturelles et des événements communautaires tentent de sauver ce qui peut l’être. Mais la bataille contre l’assimilation linguistique est un combat que la plupart des diasporas finissent par perdre.
Et la darija n’est pas seule à s’éteindre. Dans les familles juives du nord du Maroc, celles de Tanger, Tétouan, Larache et Asilah, une autre langue rend son dernier souffle : la Haketia. Née après 1492 de la rencontre entre le castillan des expulsés d’Espagne, l’hébreu, l’arabe marocain et le portugais, elle fut la langue du commerce, de l’humour et de la poésie. Il en reste aujourd’hui quelques milliers de locuteurs dans le monde, et des expressions qui survivent dans les familles comme des reliques.
Une langue n’est pas un outil de communication. C’est le souffle d’un peuple. Quand elle meurt, ce n’est pas du vocabulaire qui disparaît, c’est une façon d’aimer, de prier, de marchander et de plaisanter. Chaque mot qui s’éteint est un territoire immatériel qui se perd.
Le paradoxe est cruel. Cette mémoire s’efface au moment précis où le Maroc redécouvre son héritage juif, restaure ses synagogues, inscrit sa composante hébraïque dans sa Constitution. Le temps joue contre la mémoire, et c’est une course qu’aucun décret ne peut gagner à la place des familles.
Car voici la vérité : cette langue ne sera pas sauvée par des institutions. Elle sera sauvée, ou perdue, dans les cuisines. Par un petit-fils qui demande à sa grand-mère comment on dit je t’aime. Par une mère qui glisse trois mots de darija dans le quotidien de ses enfants. Par une famille qui décide que certains mots ne mourront pas avec elle.
Alors ce soir, appelez votre grand-mère. Et cette fois, demandez-lui un mot. Un seul. Puis apprenez-le à vos enfants.
Vous voulez aller plus loin ? Chaque vendredi, j’écris une lettre que je ne publie nulle part ailleurs, elle se reçoit en s’inscrivant juste en dessous. Mes livres se lisent, mes conférences se vivent, mes partenariats se construisent. Tout commence ici : pinktarbouche.com.


