Le secret dans le sang : ces Marocains musulmans qui descendent des Juifs du Royaume
- Amine Drissi Boutaybi

- il y a 9 heures
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Il y a des vérités que l'on connaît sans jamais les dire. Au Maroc, l'une d'elles circule depuis des siècles dans les silences de famille, les patronymes que l'on n'explique pas, les arbres généalogiques que l'on garde mais que l'on ne montre pas. La voici, sans détour : une part non négligeable des Marocains musulmans descend des Juifs du Royaume. Ce n'est ni une provocation ni une opinion. C'est ce que dit la science.

Ce que révèle l'ADN
Depuis les années 2000, des équipes de recherche internationales se sont penchées sur le génome des populations nord-africaines. Le constat, au Maroc, est sans appel : on estime qu'entre cinq et huit pour cent de la population porte des marqueurs associés à des populations juives anciennes.
Cinq à huit pour cent. Ramené à un pays de plusieurs dizaines de millions d'habitants, ce n'est pas une marge statistique. C'est une réalité de masse, inscrite dans la chair même de la nation.
Trois forces expliquent ce métissage. D'abord des siècles de cohabitation, dans les mêmes villes, les mêmes ruelles, les mêmes métiers. Ensuite les mariages, plus nombreux que l'histoire officielle ne le reconnaît. Et surtout les conversions : lorsque des familles juives ont embrassé l'Islam au fil des siècles, parfois par choix, parfois sous la contrainte, leurs descendants sont devenus pleinement musulmans. Mais le patrimoine, lui, a traversé le temps intact.
La science n'a fait que confirmer ce que la tradition orale murmurait depuis toujours : au Maroc, la frontière entre « Juif » et « Musulman » a toujours été plus poreuse que les cases officielles ne le laissent croire.
Fès, capitale du secret
Aucune ville n'incarne mieux cette histoire que Fès. Capitale intellectuelle et spirituelle du Royaume, elle a attiré, vague après vague, des familles juives venues chercher le rayonnement de l'une des plus grandes métropoles de son temps, en particulier après 1492 et l'exil d'Espagne.
Au fil des siècles, nombre de ces familles se sont converties et ont rejoint l'élite locale, fondant leur héritage dans celui de la ville. Fès doit une part de son raffinement légendaire à cette double sève. Le savoir-vivre, le goût, la finesse que l'on prête à la bourgeoisie fassie ne sont pas tombés du ciel : ils sont le produit d'un mélange.
Les traces ne se cachent pas dans des coutumes secrètes. Elles se lisent dans certains patronymes à la résonance judéo-marocaine indéniable, comme les Kouhen, et dans des arbres généalogiques jalousement gardés qui remontent aux conversions des XVe et XVIe siècles. Ces familles savent. Elles connaissent leurs racines. Mais elles n'en parlent guère : la discrétion est une tradition fassie, une pudeur qui a permis à une ascendance juive de survivre dans la mémoire intime, sous le vernis d'une identité aujourd'hui profondément musulmane.
C'est, sans doute, l'un des secrets les mieux gardés de la bourgeoisie marocaine. L'ADN, lui, ne ment pas.
Pourquoi il faut le dire
On pourrait croire qu'une telle vérité dérange. C'est l'inverse. Ce métissage n'est pas une faiblesse de l'identité marocaine : il en est la grandeur.
Là où d'autres nations ont passé leur histoire à séparer, à expulser, à purifier, le Maroc a mélangé. Il a fait de la cohabitation un mode de vie, et du mélange une part de son génie. Reconnaître que des millions de Marocains portent en eux les deux héritages, ce n'est pas affaiblir le récit national, c'est le compléter. C'est dire que le Maroc n'a pas seulement abrité ses Juifs : il les a, en partie, absorbés, jusqu'à les rendre indissociables de lui-même.
Le courage, ici, n'est pas de provoquer. Il est de regarder en face ce que nous sommes vraiment. Un peuple tissé de plusieurs fils, dont l'un, longtemps tu, mérite enfin d'être nommé avec fierté.
La question n'est donc pas de savoir si le Maroc est métissé. La science a répondu. La vraie question est de savoir si nous aurons l'élégance d'en être fiers.
Aller plus loin
Ce sujet est l'une des clés du livre Le Maroc, ses Juifs et Israël, qui décode, sans tabou et sans complaisance, la relation triangulaire entre le Maroc, ses Juifs et l'État d'Israël. Origines, foi et alliance d'une civilisation.
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