Yossi Cohen chez Guillaume Pley : pourquoi l'indignation générale se trompe de débat sur le Mossad
- Amine Drissi Boutaybi

- il y a 5 heures
- 3 min de lecture
Un service de renseignement n'est pas une ONG. Confondre l'efficacité d'une opération et sa moralité, c'est renoncer à penser — et c'est exactement ce que la polémique autour de cet entretien nous fait faire collectivement.

L'entretien de Guillaume Pley avec Yossi Cohen, ancien directeur du Mossad, a déclenché une vague d'indignation. On reproche au journaliste sa complaisance, on s'offusque qu'un chef du renseignement puisse s'exprimer face caméra comme un invité ordinaire, on convoque la morale à chaque minute de l'échange. Je crois que tout ce bruit passe à côté de l'essentiel.
Commençons par une évidence que l'époque a désapprise : un service de renseignement n'est pas une association humanitaire. Le Mossad, comme la DGSE, comme la CIA, comme tous ses équivalents, n'a pas été créé pour être moral. Il a été créé pour protéger. Sa mission est définie par un État, encadrée par un objectif — la sécurité d'une population — et évaluée sur un seul critère : l'efficacité. Attendre d'un service secret qu'il se comporte comme une ONG, c'est reprocher à un chirurgien de ne pas être poète.
Prenons le cas qui cristallise tout : l'opération des bipeurs. On peut débattre longtemps de sa moralité — c'est un débat légitime, et il doit avoir lieu. Mais ce débat est distinct d'une autre question : cette opération a-t-elle atteint son objectif ? Et la réponse, quoi qu'on pense du reste, est oui. Elle a été d'une efficacité que les historiens du renseignement étudieront pendant des décennies. Dire cela n'est pas l'approuver moralement. C'est simplement refuser de mélanger deux plans que toute pensée sérieuse doit séparer : ce qui fonctionne et ce qui est bien.
Cette distinction n'est pas un luxe d'intellectuel. Elle est la condition même du débat démocratique sur le renseignement. Car si l'on décrète qu'une opération efficace est nécessairement immorale, ou qu'une opération immorale n'a pas le droit d'être reconnue comme efficace, on ne pense plus : on s'indigne. Et l'indignation, contrairement à l'analyse, ne coûte rien et ne produit rien.
Reste la question de l'entretien lui-même. Fallait-il tendre un micro à Yossi Cohen ? Là encore, renversons la perspective. Un ancien directeur du Mossad qui parle publiquement, c'est un document. On peut regretter que les questions n'aient pas été plus dures — c'est un vrai reproche, et il se discute. Mais préférer le silence à une parole imparfaite, c'est choisir de savoir moins pour se sentir plus pur. Ce n'est pas une position morale. C'est une position confortable.
Le monde du renseignement est un monde tragique au sens ancien : un monde où l'on choisit entre des maux, jamais entre un bien et un mal. Le juger avec les catégories du dîner de famille, c'est se condamner à ne rien y comprendre. On peut — on doit — interroger la morale des États et de leurs services. Mais on le fait sérieusement en commençant par admettre ce qu'ils sont, pas en s'indignant de ce qu'ils ne seront jamais.
Penser clair là où les réseaux s'indignent : c'est peut-être ça, aujourd'hui, la vraie transgression.
Et terminons par l'ironie que personne ne veut voir : cet entretien, jugé à l'aune de ses effets réels, est un succès — pour Cohen, pas pour ses détracteurs. Car que produit toute cette indignation ? Elle répète en boucle, sur toutes les plateformes, dans tous les registres, une seule et même idée : le Mossad est un service impitoyable, capable de tout, qui frappe où on ne l'attend pas. Or cette réputation n'est pas un dommage collatéral de la polémique. Elle est l'objectif. La dissuasion est la moitié du métier d'un service de renseignement : plus l'adversaire vous croit omniprésent et implacable, moins il ose, et chaque tweet indigné travaille gratuitement à cette légende. Ceux qui pensaient accabler Yossi Cohen lui ont offert ce qu'aucune opération ne peut acheter : des millions de personnes occupées à raconter que son service est terrifiant. L'indignation croyait juger l'exercice. Elle en était la dernière phase.
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