L'antisémitisme n'est pas une tradition marocaine. C'est une tentation importée.
- Amine Drissi Boutaybi

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Le panarabisme a fait une incursion. Il n'a jamais conquis l'âme du pays — mais c'est un danger qu'il faut nommer.

Parmi les héritages que l'arabisme et le panarabisme ont tenté de déposer dans l'identité marocaine, il en est un qu'il faut regarder en face : l'antisémitisme. Non pas comme une racine du pays, mais comme une greffe venue d'ailleurs. Le Maroc n'a pas inventé la haine du Juif. On a essayé de la lui inoculer.
Le mot juste n'est pas « catastrophe ». C'est « danger ». Car l'incursion a eu lieu, elle a laissé des traces, et elle reste une tentation à laquelle il faut se garder de céder. Mais elle n'a jamais emporté le fond marocain. C'est précisément ce qui rend le diagnostic intéressant : non pas un constat de défaite, mais l'identification d'une menace que le pays a, jusqu'ici, su tenir à distance.
Une question de catégorie
Pendant des siècles, le Juif marocain ne fut pas un ennemi : il fut une composante du pays, un visage parmi six. On le côtoyait, on commerçait avec lui, on partageait ses fêtes, on l'inscrivait dans une civilisation qui le comptait depuis plus de deux mille ans. Voilà le fond marocain. Et ce fond ignore une idée précise : celle qui ferait du Juif, par nature, l'adversaire à abattre. Cette idée-là n'est pas née ici.
La tentation importée
Ce qui introduit le danger, c'est le XXe siècle. C'est le moment où une idéologie venue d'ailleurs propose de reformuler le Juif : non plus comme un sujet à protéger, mais comme un ennemi à combattre.
Cette idéologie a un nom : le panarabisme. Elle vient d'Égypte sous Nasser, du Levant sous le parti Baath. Elle érige une « nation arabe » dont le Juif devient, par construction, l'adversaire — et pour nourrir cette hostilité neuve, elle puise dans le répertoire le plus noir de l'Europe : les théories du complot, les faux comme les Protocoles, toute une mécanique forgée à Berlin et à Paris.
Voilà ce qu'on dit rarement : l'antisémitisme idéologique du monde arabe n'est pas arabe d'origine. Il est, pour une large part, européen d'importation, recyclé en cause panarabe. Le conflit israélo-arabe a servi de prétexte et de carburant. Et le Maroc, simple « pays de la région » dans la grille panarabe, a été invité à adopter une inimitié qui n'était pas la sienne. Invité — pas contraint. Là est toute la différence.
Le lien n'a pas été tranché
On entend souvent que le départ des Juifs du Maroc serait la preuve d'une rupture totale. C'est aller trop vite. Cet exode a eu plusieurs moteurs, et l'hostilité importée n'en fut qu'un parmi d'autres : la création d'Israël, l'aspiration sioniste, les guerres régionales, les bouleversements économiques d'une époque entière.
Surtout, le poison a échoué là où il visait le plus : il n'a pas tranché le lien. Les Juifs marocains sont restés marocains — en Israël, en France, au Canada, partout. Ils ont gardé la langue, la cuisine, les melhoun, les noms, l'attachement à la terre des saints. C'est l'échec le plus net de l'idéologie : elle voulait faire du Juif un étranger au Maroc, et le Marocain de confession juive est demeuré, jusque dans l'exil, profondément marocain.
Le réflexe marocain
Le sol marocain a d'ailleurs su résister au moment décisif. Lorsque, sous Vichy, on a exigé que l'on désigne et que l'on livre les Juifs du royaume, Mohammed V a opposé une posture de protection, refusant de trier ses sujets.
Ce geste dit le réflexe profond du pays : le modèle marocain authentique — celui du pays-monde où le Juif est une composante et non une cible — a tenu tête à la pression au moment même où elle déferlait sur l'Europe. La haine était importée ; la protection, elle, était marocaine.
Nommer le danger de l'antisémitisme, et choisir
L'antisémitisme n'appartient donc pas à l'âme du Maroc. Il lui a été proposé, et le pays a, pour l'essentiel, refusé de l'épouser. Mais une tentation refusée hier peut revenir frapper demain : c'est pourquoi il faut la nommer pour ce qu'elle est — un import idéologique, contraire à deux mille ans de coexistence réelle.
Et la reconnexion d'aujourd'hui avec le monde juif et avec Israël — le corridor, le retour des mémoires, les enfants du mellah qui reviennent prier sur les tombes de leurs saints — n'est pas une concession. C'est le Maroc qui se réaffirme tel qu'il est. Le pays n'a pas à courir après son identité plurielle : il lui suffit de cesser d'écouter ceux qui voudraient la lui rétrécir.
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